Farrah Berrou : « La reconstruction du Liban passe aussi par les vignerons »

Farrah Berrou
Andreas Grube
Publié 10-mars-2021
Interview

COVID-19, changements climatiques, crise financière, explosions en août 2020 : le Liban ne manque pas de problèmes actuellement. Mais selon Farrah Berrou, l’espoir et la fierté sont toujours bien là, particulièrement dans le monde du vin.

« Il y a bien sûr beaucoup d’inquiétude, mais les gens ont confiance en l’avenir. Les Libanais travaillent vraiment fort pour tirer quelque chose de bon de leur pays », indique Farrah Berrou, auteure spécialisée dans le vin basée à Beyrouth.

Elle a commencé à travailler dans le monde du vin lorsque son père a créé une section pour les spiritueux dans son entreprise familiale d’importation, dont il lui a confié la responsabilité. Elle a alors suivi des cours, dont le WSET, avant d’organiser des dégustations de vins libanais dans la boutique de l’entreprise.

« J’aimais amener des gens dans le magasin, les rencontrer et discuter avec eux. J’ai essayé pas mal de choses : des vidéos, des directs sur Instagram, etc., raconte Farrah. C’est devenu ma spécialité à moi dans l’entreprise. »

En octobre 2019, elle lance le podcast B for Bacchus, et la chronique de vin est aujourd’hui devenue son activité principale. Son objectif : montrer le pays sous un autre angle et faire découvrir les vins locaux. Car ces dernières années, le Liban a été présent dans les médias « pour les mauvaises raisons », regrette-t-elle : « Notre pays a tellement plus de choses à montrer que ces conflits… »

Farrah Berrou durant une de ses dégustations de vin

Dans le monde du vin, la principale inquiétude actuellement n’est ni la pandémie ni les changements climatiques, mais plutôt la crise financière. Les producteurs ont besoin d’exporter leurs produits ; mais personne ne commande de vin en ce moment.

« La plupart des producteurs sont petits comparés au reste du monde, et ils doivent vendre leurs vins à l’étranger pour faire rentrer de l’argent et continuer à travailler. Comme les fonds sont bloqués dans les banques, ils ont besoin d’argent venu de l’étranger. Mais le reste du monde est aux prises avec le COVID-19, et la demande est donc encore plus basse qu’avant la pandémie. C’est le plus gros défi actuellement », explique Farrah.

« Les producteurs ne reçoivent malheureusement aucun soutien du gouvernement. En fait, on n’a pas de gouvernement actuellement ; mais même quand on en a un le soutien financier est minime. »

B for Bacchus

Voir le [podcast et site web B for Bacchus] de Farrah Berrou (https://bforbacchus.com).

La pandémie a bien sûr touché l’industrie vinicole du pays. Les premiers cas ont éclos au Liban en février 2020 et le pays a réagi rapidement : le premier confinement a eu lieu en mars. Mais il n’y avait pas vraiment de plan solide de réouverture...

« Au début ça allait bien, mais les choses ont empiré en juillet quand l’aéroport a rouvert. »

La pandémie et l’économie ont causé la fermeture de nombreux établissements au printemps et à l’été 2020.

Le plus dur a été l’impact émotionnel que tout ça a eu sur les gens.

Puis, la nuit du 4 août, deux grosses explosions ont eu lieu dans le port de Beyrouth. Plus de 200 personnes ont été tuées et plus de 6 000 blessées, et il y a eu énormément de dégâts matériels dans la ville.

« L’explosion a été un coup de plus pour l’industrie déjà en crise. Ceux qui ont été le plus touchés sont les établissements cools et à la mode, où les jeunes gens influents sortent pour manger, faire les magasins et boire du vin », raconte Farrah.

« Le plus dur, c’est l’impact émotionnel que tout ça a eu sur les gens. Ça a été une expérience déchirante, même pour ceux qui n’étaient pas présents. Et c’est triste car le reste du monde pense que la destruction, c’est normal au Moyen-Orient. Il y a tellement de gens qui essaient de construire mais sont constamment écrasés par quelque chose qui n’est pas de leur ressort... »

Malgré toutes ces difficultés et ces contrecoups, Farrah Berrou pense que les gens gardent encore de l’espoir et un esprit combatif, en particulier dans le monde du vin. Comme les vignerons travaillent avec la nature, ils ont l’habitude de ne pas pouvoir tout contrôler, de devoir s’adapter et d’avancer. Il y a aussi une grande fierté dans l’industrie, encore plus grande qu’avant la crise.

« Aujourd’hui, de plus en plus de locaux sont fiers des produits locaux. Je pense que beaucoup de gens se sont rendus compte que le Liban ne produit pas seulement du bon vin, mais du très bon vin, capable de se mesurer à ceux de France, d’Espagne et des autres grandes nations du vin. Les vignerons savent que leurs produits sont bons et qu’ils ont juste besoin d’attirer l’attention pour que cette prise de conscience soit générale. C’est ce vers quoi tout le monde travaille actuellement. »

Farrah espère que le Liban pourra dépasser ces préjugés ; et pour cela, il s’agit de regarder les gens qui en subissent les conséquences.

« Il y a bien sûr beaucoup d’inquiétude, mais les gens ont confiance en l’avenir. Les Libanais travaillent vraiment fort pour tirer quelque chose de bon de leur pays. Les gens croient en un avenir meilleur, et la reconstruction du Liban passera aussi par les vignerons. »

« Il n’y a pas si longtemps, on était en guerre civile et en guerre avec Israël. On était en train de s’éloigner de ce conflit quand on a été brusquement ramenés en arrière. C’est très injuste pour ceux qui essaient de reconstruire un nouveau pays. »

« J’aurais aimé qu’on n’ait pas eu à utiliser autant notre capacité de survie ces dernières années, mais on doit continuer à aller de l’avant. Oui, tout ce qui se passe au Liban est une partie de ma vie. Mais ce n’est pas toute mon histoire. »

Écouter B for Bacchus de Farrah Berrou

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